
ar Ellie Tzortzi et Richard Meares
BELGRADE (Reuters) - Des émeutiers ont brièvement envahi jeudi soir l'ambassade des Etats-Unis à Belgrade, à l'issue d'un
rassemblement qui a réuni dans la capitale serbe quelque 200.000 personnes venues crier leur refus de l'indépendance du
Kosovo. Un corps calciné a ensuite été découvert dans le bâtiment.
D'autres missions étrangères ont également été attaquées, notamment celles de Grande-Bretagne, de Croatie, de Bosnie et
de Turquie, ont rapporté des agences de presse locales.
Dans la nuit de jeudi à vendredi, le ministre serbe des Affaires étrangères a condamné l'attaque menée contre les
représentations étrangères.
"Cela affecte l'image de la Serbie à l'étranger, cela ne représente en aucun cas les sentiments du peuple serbe", a déclaré
Vuk Jeremic à Reuters.
"Le gouvernement serbe reste résolu à empêcher que de tels actes de violence se reproduisent dans les rues de Belgrade ou
n'importe où ailleurs en Serbie", a-t-il assuré.
En fin de journée, de jeunes manifestants, certains le visage masqué, avaient fait irruption dans l'ambassade américaine,
incendié plusieurs salles et arraché le drapeau américain qui flottait sur la façade, sous les applaudissements de la foule.
Après l'intervention de la police, un corps carbonisé a été découvert dans le bâtiment mais aucun diplomate américain n'est
porté manquant, a déclaré à Washington un responsable américain qui a requis l'anonymat. Il n'a pas donné d'autres précisions.
La police anti-émeute, qui était restée jusque-là très discrète, est intervenue une demi-heure après l'irruption des manifestants
dans l'ambassade, frappant et arrêtant plusieurs émeutiers et faisant évacuer sans ménagement le bâtiment.
Des témoins ont vu plusieurs manifestants à terre, en sang, sous les nuages de gaz lacrymogènes, alors que des hélicoptères
survolaient le secteur.
Selon les médias locaux, une soixantaine de personnes ont été blessées et hospitalisées, dont une quinzaine de policiers.
Les forces de sécurité patrouillant dans des véhicules blindés ont bouclé dans la soirée le quartier de l'ambassade.
APPEL AU CALME DE TADIC
Le président serbe Boris Tadic, en visite en Roumanie, a appelé les manifestants à cesser les violences.
"J'appelle tous nos compatriotes à manifester dans le calme. Tous ceux qui participent aux violences seront chassés de rues et
arrêteront de s'en prendre aux ambassades", a-t-il dit à la télévision.
Washington a demandé au gouvernement serbe de prendre les mesures nécessaires pour assurer la protection de son
ambassade.
"Nous sommes en contact avec le gouvernement serbe afin qu'il consacre les moyens appropriés à remplir ses obligations
internationales, en aidant à assurer la protection des enceintes diplomatiques, dans ce cas précis notre ambassade", a dit Sean
McCormack, porte-parole du département d'Etat.
L'ambassadeur des Etats-Unis à l'Onu, Zalmay Khalilzad, s'est dit "scandalisé" par cette attaque.
Le Conseil de sécurité des Nations Unies a condamné ce qu'il a qualifié "d'attaques menées par des émeutiers" conduites
contre les ambassades étrangères.
Quelques heures avant ces incidents, les manifestants, brandissant le drapeau national ou des banderoles proclamant
l'appartenance du Kosovo à la Serbie, s'étaient regroupés devant le bâtiment du Parlement fédéral érigé il y a un siècle.
"Tant que nous vivrons, le Kosovo sera serbe", a assuré le Premier ministre Kostunica, qui s'adressait à la foule d'une scène
immense, recouverte de drapeaux serbes et ornée d'une gigantesque banderole proclamant que "le Kosovo est la Serbie".
"Nous ne sommes pas seuls dans cette lutte. Le président Poutine est avec nous", a-t-il ajouté. Le chef d'Etat russe s'était
opposé à l'indépendance du Kosovo au côté de Belgrade.
Selon la police, 150.000 personnes s'étaient rassemblées sur la place, et plusieurs dizaines de milliers emplissaient les
avenues voisines. D'autres grands rassemblements ont eu lieu dans la ville.
"UNE HONTE POUR L'EUROPE"
L'ambiance était calme et pesante, tandis que plusieurs intervenants prononçaient des discours et que résonnaient des
chansons patriotiques.
Les organisateurs, qui ont affrété des trains gratuits et 5.000 autocars pour l'occasion, ont visiblement remporté le pari de faire
au moins aussi bien que le demi-million de Serbes qui s'étaient réunis en 2000 pour évincer Slobodan Milosevic.
Ils voulaient démontrer ainsi au reste du monde la colère de la nation serbe face à la perte d'une province qu'elle considère
comme le berceau de son histoire et de sa religion.
"C'est un Etat inventé, une honte pour l'Europe et le reste du monde", a déclaré un manifestant, Milan Vukosavljevic. "Notre
message est simple: le Kosovo est le coeur de la Serbie", a renchéri un autre homme interrogé par la télévision nationale.
Les établissements scolaires sont restés fermés toute la journée pour permettre au plus grand nombre de prendre part à la
manifestation, qui a été suivie par des prières dans la principale cathédrale orthodoxe de Belgrade.
La chaîne de télévision publique RTS, dont la grille a été débarrassée des habituelles productions hollywoodiennes pour faire
place à des films historiques serbes, a appelé les médias à leur devoir patriotique et les a invités à donner libre cours à ce que
l'un d'eux qualifie de "fureur nationale".
Aux yeux des observateurs, il serait toutefois erroné de voir dans l'expression de cette colère un retour au nationalisme ardent
qui a alimenté les conflits des années 1990. Et cette manifestation devrait plutôt faire fonction de catharsis.
Si de nombreux Serbes restent très attachés au Kosovo, 70% d'entre eux voient leur avenir aux couleurs européennes.
L'indépendance du Kosovo, proclamée unilatéralement dimanche, a donné lieu à des manifestations assez modestes mais
parfois violentes en Serbie et en République serbe de Bosnie.
A Banja Luka, capitale de la République serbe de Bosnie, plusieurs personnes ont été blessées jeudi lors d'une manifestation
devant le consulat des Etats-Unis.
Plusieurs centaines d'anciens combattants serbes des guerres des Balkans ont brûlé des pneus devant un poste-frontière du
Kosovo gardé par la Kfor avant de repartir, sans autre incident.
avec Ellie Tzortzi, version française Jean-Philippe Lefief, Henri-Pierre André, Jean-Stéphane Brosse et Gregory Schwartz